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Comptabilité collectiviste


Documents annexes :

Monnaies locales, bons et tickets de contrôle, systèmes de points.
Monnaies locales, bons et tickets de contrôle, systèmes de points

Carnets de consommation familiale.
Carnet de consommation familiale (Granollers). Carnet de consommation familiale (Ontinena).

Tableau de distribution des produits alimentaires (Granollers).
 
Tableau de distribution des produits alimentaires (Granollers).

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Nous avons vu que la grande majorité des anarchistes espagnols avaient adhéré au communisme libertaire ou anarchiste, ou à l'anarcho-communisme, ou encore dans la période qui va de 1918 à 1936, à l'anarcho-syndicalisme, dont la formule et la dénomination se répandirent comme une des conséquences de la révolution russe, mais n'ajoutaient rien, bien au contraire, aux conceptions constructives de l'anarchisme que nous pouvons qualifier génériquement de social (1). Nous avons vu aussi que la formule de l'anarchisme communiste, aussi bien que celle du communisme libertaire et de l'anarcho-syndicalisme était celle de la libre consommation, qui semblait garantir le droit à la vie égal pour tous, et être l'expression pratique de la véritable justice sociale. C'est pourquoi, Kropotkine l'avait simplifiée en la résumant, dans son livre La Conquête du Pain, par la formule un peu trop répandue et inquiétante de "prise au tas" : chacun et chacune prendrait librement ce dont il avait besoin dans les magasins communaux. Mais depuis assez longtemps, des réticences s'étaient formulées parmi les anarchistes sociaux. Malatesta, le premier sans doute, et dont l'esprit critique était assez souvent éveillé, bien qu'il fût généralement incapable d'opposer à ce qu'il critiquait, des solutions constructives valables, avait exprimé des doutes quant à la possibilité de pratiquer ce principe en toute liberté, et affirmé qu'il ne serait pas applicable tant qu'il n'y aurait pas une très grande production de biens de consommation ; malheureusement il ignorait que l'augmentation des besoins suit toujours, quand elle ne la précède pas, l'augmentation de la production, et qu'il n'y aurait jamais, pour ce problème, de possibilité de libre consommation.

Mais des militants moins connus, dont l'auteur de ce livre, avaient posé le problème à leur façon. Parmi eux, certains proposaient l'emploi d'une monnaie - ce que Malatesta avait fait incidemment, sans trop y insister, vers 1922. Certains préconisaient aussi une monnaie, sans en expliquer le mécanisme financier, et pour éviter qu'elle donne lieu à une thésaurisation dangereuse, l'imaginaient "fondante", et perdant sa valeur en un laps de temps très court. D'autres solutions furent préconisées. Par exemple, que la distribution fût organisée sous un certain contrôle, par des coopératives syndicales et des magasins municipaux, ce qui empêcherait le gaspillage, et que des éléments contraires à la révolution ne la sabotent en consommant inconsidérément et en gaspillant librement. Toutefois, en 1936, on n'avait pas encore trouvé de solution théoriquement valable, particulièrement pour les villes.

Rien donc n'avait été formulé avec une ampleur et une précision suffisantes. Or, la révolution commencée, il était indispensable de trouver une ou des solutions. Les circonstances obligèrent à y parvenir. Dans les régions où, comme en Castille, en Catalogne ou dans le Levant, le maintien des structures politico-administratives officielles se poursuivait par la présence de l'Etat républicain, l'emploi de la monnaie officielle fut conservé, avec sa garantie or (2). Il ne restait plus, dans les régions que nous venons de mentionner, qu'à établir le salaire familial pour éviter les inégalités. La peseta demeura donc comme étalon de valeur, et moyen de distribution.

Mais - et ce fut particulièrement le cas en Aragon -, là où l'Etat ne dominait pas, il fallut improviser des solutions originales ; et nous disons bien "des solutions", parce que chaque village, ou petite localité, innova la sienne.

Il n'y eut donc accord tacite, au départ, que pour la suppression de l'argent, expression et symbole de l'injustice traditionnelle, de l'inégalité sociale, de l'écrasement des pauvres par les riches, de l'opulence des uns aux dépens de la misère des autres. Pendant des siècles, et d'aussi loin que les plaintes des déshérités s'étaient transmises de génération en génération, l'argent était apparu comme le moyen de l'exploitation par excellence, et la haine des gens du peuple s'était accumulée contre le métal maudit, contre le papier monnaie ; ce que les révolutionnaires s'étaient promis de faire disparaître, avant et par-dessus tout.

Ils tinrent parole, toujours en Aragon. Toutefois on n'appliqua pas pour cela le principe de la "prise au tas", ou, exprimé en termes d'économie, de la libre consommation. A part l'accès sans contrôle aux produits existant en très grande abondance, et qui n'étaient pas les mêmes dans tous les villages (ici le pain et le vin, ailleurs les légumes, l'huile ou les fruits), un certain ordre fut établi dès les premiers moments quand on le crut nécessaire, comme il le fut pour la poursuite du travail et de la production. Car, et dès les premiers moments aussi, la révolution fut considérée comme une entreprise constructive très sérieuse. Dans les campagnes surtout, il n'y eut pas d'orgie révolutionnaire. On comprit, dès le premier jour, la nécessité de contrôler et de prévoir.

Nous avons conservé des témoignages probants de la façon dont s'établit la comptabilité collectiviste. Commençons par le plus simple de toutes.

Nous voici à Naval, village situé au nord de la province de Huesca. Pas de monnaie, même locale, pas de rationnement. Consommation libre dès le premier jour, mais consommation contrôlée. Chacun peut se présenter au "Comité antifasciste" que conseille, si nécessaire, le groupe libertaire local. On a improvisé une Coopérative de distribution générale, et celle-ci a établi un carnet à souches numéroté de 1 à 100, sur lequel sont notées, au jour le jour, les denrées remises, sur la demande, et le nom des consommateurs.

Le 15 septembre, date de l'inauguration de la vie collective, Antonio Ballester - ou quelqu'un de sa famille - a reçu un demi-kilo de pois chiches et un kilo de savon ; José Gambia a reçu une paire d'espadrilles ; Serafin Bistué, du grillage pour une cage à lapins et de la ficelle; Prudencia Lafulia, une femme, un kilo de riz et un kilo de sucre; Joaquinna Bustes, un kilo de savon ; Antonio Puértolas, deux kilos de viande ; Ramon Sodomillo, trois litres de vin ; José Lafarga, un pain ; José Arnal, une robe pour fillette, un kilo de savon et un de riz (3) ; de même que Sotero Fuentes, qui prend aussi un kilo de savon et un de lard ; Sesouta, des clous pour la guérite de la garde ; Joaquina Lacoma, un kilo de savon, de même que Pablo Solanona, Juan Lacambra, Antonio Puértola, Isidro Salas, une livre de lard. Puis c'est une boîte de sardines à un ou une collectiviste dont nous ne pouvons déchiffrer le nom ; et encore un kilo de savon à Domiciana Linès ; et un autre, accompagné d'un kilo de sucre à .?. Baron. Antonia Coronas a demandé ce jour-là une boîte de lait condensé, un kilo de riz, un de savon. Nous ignorons à qui va la "vara" (4) de toile pour la "garde" - peut-être pour une baraque où veillent des sentinelles. Puis, pour terminer ce premier jour, voici, consigné à la souche n°25, l'échange d'une demi-douzaine d'œufs apportée sans doute par un individualiste, contre un demi-kilo de sucre.

Naval comptait alors 800 habitants et 176 familles. Il n'y eut donc pas, ce premier jour, abus ou gaspillage. Mais les souches des jours suivants montrent une même modicité de consommation gratuite : deux paires d'espadrilles pour deux hommes ; trois kilos de savon; une bouteille de lessive; un kilo de pois chiches ; un kilo de sucre ; 150 grammes de viande de mouton "pour une malade" est-il mentionné comme pour s'excuser de demander cet aliment de luxe ; un litre d'huile, du fil à coudre, puis deux kilos de pain, trois litres de vin (exceptionnel), un kilo de pâtes alimentaires, et encore du savon, et encore de la lessive, et encore du savon (5). Chacun de ces articles a été demandé par des personnes différentes, et figure sur une souche à part.

Tel fut à Naval et dans d'autres villages le procédé de contrôle le plus simple utilisé dans les premiers temps. Mais il fut encore simplifié par la suite. Car le 1er décembre de la même année, on remplaça le carnet à souches par un carnet ordinaire, sans souches, qui fut distribué à chaque famille. Et pour tout le mois de décembre, le total de dépenses en épicerie et boucherie de la famille à laquelle appartenait celui que nous avons en main, et que nous n'avions pas spécialement choisi, fut de 107,30 pesetas ; il fut de 79,20 pesetas en janvier, de 68,85 pesetas en février, de 90,80 pesetas en mars, de 83 pesetas en avril. Un compte séparé était tenu pour les articles de mercerie et le rayon des vêtements et chaussures.

Mais derrière ce contrôle primaire, en sa simplicité, on trouvait une comptabilité plus sévère et plus compliquée. Voyons nos notes prises sur les registres de contrôle général, et dans la documentation que nous avons soigneusement compulsée, ou gardée.

D'abord un registre où sont couchées quotidiennement les entrées et les sorties, les achats et les ventes de tous les produits sans exception. Puis le Grand Livre où figurent, au fur et à mesure des jours qui s'écoulent dans les sections respectives, spécialement établies, toutes les opérations. Et un autre livre concernant l'abattage des animaux, avec la date, le détail des bêtes, leur nombre, leur provenance, leur poids, leur qualité, la quantité de viande gardée pour les malades et celle livrée à la boucherie.

Dans un petit registre séparé on consigne ce qui est remis aux collectivistes "para vicios", comme dit savoureusement le rédacteur, qui doit être un peu puritain : les "vicios" (vices) c'est le tabac pour les hommes, de menus produits de toilette pour les femmes, des bonbons pour les enfants... Les hommes disposent de deux pesetas par semaine, les femmes d'une peseta, les enfants de 0,50 centime. Ce registre a pour pendant celui où figurent les comptes des deux estaminets du village où l'on peut consommer de la limonade, un verre de vin - un seul -, de l'eau gazeuse, ou un "café" d'orge grillée.

Enfin, on me montre le registre concernant les deux camions que la Collectivité s'est procurés, et le compte des dépenses qu'ils entraînent (essence, pneus, réparations, etc.). Il y a encore le livre réservé à la vente des poteries fabriquées sur place et répandues dans la région. Puis voici, à part, le livre des recettes provenant de la vente du sel obtenu sur place. Enfin, celui réservé aux dépenses totales de chaque famille.

Comptabilité précise, quoique improvisée par des hommes qui n'en avaient jamais fait.

Dans le domaine de la distribution, quelle qu'ait été la forme ou la méthode, l'initiative organisatrice apparaît sans cesse. En des centaines de villages, les "libretas de consumo" (disons carnet de consommation) sont apparues. Ces carnets sont de dimensions et de couleurs diverses. Des tables de rationnement y sont établies, car il faut rationner, non seulement en prévision d'une diminution des réserves, et peut-être de la production, mais parce qu'il faut, aussi, ravitailler le front, et les villes qui trop souvent ne semblent pas comprendre la gravité de la situation. Voici donc un carnet d'un assez grand format (22×13 cm) ; il est de couleur verte, il a été édité à Calanda, dans la province de Teruel. Il embrasse la période allant du 1er mars 1937 au 2 février 1938, et chaque page correspond à une semaine. Sur la gauche, une colonne verticale contient la liste des produits que le possesseur ou sa famille peut se procurer, de la viande à la lessive, en passant par les produits d'épicerie, les conserves (généralement, en Aragon, tomates et sardines), les légumes secs, les meubles, les tissus et même les parfums. En tout, vingt-sept articles. A chaque jour de la semaine correspond une colonne parallèle où l'on inscrit la valeur des achats, calculée en pesetas. Le total est ainsi connu très simplement et le contrôle exercé.

Le carnet de Fraga est plus petit : 15×10 cm. Ici, ce sont les jours, du 1er au 30, ou 31 de chaque mois, qui figurent sur la colonne de gauche, et en haut, horizontalement et verticalement, en petits caractères, et pour chaque colonne, sont énumérés quatorze produits que l'on a cru nécessaire de rationner, d'après les possibilités de ravitaillement local et les réserves existantes (nous avons déjà dit que Fraga est continuellement mis à contribution par les troupes de passage).

Le carnet d'Ontiñena (appelé "libreta de crédito") avait les mêmes dimensions que celui de Fraga. Mais on n'y spécifiait ni les dates, ni les articles disponibles. Les colonnes correspondantes étaient remplies au fur et à mesure de la consommation. Le carnet de Granollers, dans la province de Barcelone, répondait à une autre conception. Edité par le conseil municipal, il comptait huit feuillets par semaine, et ces feuillets étaient divisés en coupons détachables où étaient stipulée la quantité de pain, d'œufs, de sucre, de pommes de terre, de viande de boucherie, de volaille (poule ou lapin), de morue salée ou de viande de porc que chaque famille pouvait acheter selon le nombre de ses composants, et selon les jours de la semaine, spécialement stipulés, d'après l'organisation établie du ravitaillement.

Il y avait ainsi, en Catalogne et surtout en Aragon, quelque 250, peut-être 300 carnets de conception voisine et formes diverses. Mais il existait aussi d'autres formes de ravitaillement et de contrôle. Tout cela variait selon les ressources disponibles, les réserves existantes et la conception que l'on avait des choses. Voici, par exemple, la table de rationnement établie sans carnet, et sans monnaie nationale ou locale, dans la ville de Barbastro, la seconde en importance de la province de Huesca :

Rationnement par personne et par semaine
(hommes, femmes et enfants)
(P = petite ; G = grande)

1234567 89101112
Pois chiches (en g) 160280380500600700 95010501150123013251400
Pâtes (en g) 180 320450700 835 9501075 12001200132514501575
Riz (en g) 300550850105014501700 197522402500270029003000
Tomates (boîtes) 11G 1P2G2G 1P3G3G 1P 4G4G4G 1P4G 1G5G5G
Haricots (en g) 1602803805006QO700 95010501150125013251400
Laitavec ordonnance
Viande Hommes75g par jour on n'en donne pas plus car il y a
du porc salé dans chaque maison
Femmes60g par jour
Enfants40g par jour
Sardines (boîtes) 1P1G1G1G1G1G1G1G 2G2G2G2G
Sucre avec ordonnance
 

Le pain n'est pas rationné, le vin l'est parfois ; l'huile aussi, mais on distribue en moyenne 30 litres par personne et par an. C'est, comme en tant d'endroits, la seule matière grasse employée dans l'alimentation.

Observons encore que l'on inclut parmi les grandes personnes les enfants au-dessus de quatorze ans.

Tous ces exemples, et d'autres que nous n'énumérons pas pour ne pas trop nous étendre sur cet aspect de la comptabilité collectiviste montrent qu'il n'y eut jamais désordre. Au contraire, on pourrait peut-être (nous disons bien peut-être) reprocher aux animateurs des Collectivités d'avoir parfois un peu trop organisé les choses. On a vu comment, à Naval, une part minime des dépenses était réservée aux petits extras, aux "vicios". Cette attention se retrouve là où le rationnement avait atteint un degré émouvant d'austérité. Les "hojas de fumadores" (cartes de fumeurs) qui, à la fois, tenaient compte d'une faiblesse humaine et en freinaient les excès furent éditées et distribuées dans nombre de Collectivités, ainsi que les "vales" ou bons de consommation donnant droit à la consommation d'une tasse d'orge grillée, appelée café. A Ontiñena, par exemple, chaque collectiviste recevait par semaine une carte pour dix consommations que l'on poinçonnait à chaque dégustation d'où l'alcool était exclu. Ce genre de cartes circulait très souvent, et celui qui invitait un ami à prendre "quelque chose" consommait par la suite un "café" ou une limonade en moins.

Là où le strict rationnement et la monnaie officielle étaient refusés, est apparue la monnaie locale. Les villages qui l'adoptaient faisaient imprimer des bons ornés d'une gravure ou d'un simple cadre avec le nom de l'endroit, et l'indication : 1, 2, 5 ou 10 pesetas, parfois vingt-cinq ou cinquante centimes de pesetas, et cette monnaie fiduciaire était, toujours localement, aussi solide que la peseta officielle, garantie par le gouvernement de Valence. Elle avait même l'avantage de ne pas se dévaluer.

Toutefois, reconnaissons aussi qu'elle offrait l'inconvénient de n'être utilisable qu'à l'échelle locale. Cela n'échappait pas à nombre de ceux qui assumaient l'initiative de la reconstruction sociale. Ni, par exemple, aux habitants désireux de se déplacer. Dans ce dernier cas, le Comité de la Collectivité fournissait les pesetas nécessaires, ce qui permettait d'aller dans une région où la monnaie officielle faisait loi (6). Mais pour en finir avec la multitude de monnaies locales, le congrès des Collectivités d'Aragon que nous avons résumé au chapitre correspondant avait accordé à l'unanimité de supprimer totalement leur emploi et d'établir le rationnement égalitaire pour toutes les Collectivités aragonaises.

Aussi fit-on éditer un carnet de ravitaillement familial, identique pour tous. Ce carnet, qui portait, de semaine en semaine, les dates du 1er avril 1937 (moment du démarrage) au 31 décembre, énumérait vingt et un articles et groupes d'articles dont la liste donnait, en même temps, un aperçu de la sobriété de la vie du paysan espagnol (sobriété redoublée toujours par les impératifs de la guerre). Enumérons, pour plus de précision, quels étaient ces articles, dans l'ordre établi : pain, vin, viande, huile, pois chiches, haricots, riz, pâtes alimentaires, saucisses, saucisson, boudin, lard, conserves diverses (non spécifiées), sucre, chocolat, tomates en conserve, pommes de terre, lait, lentilles, olives, lessive, savon, quincaillerie, articles de ménage, mercerie, chaussures.

L'attaque communiste qui se produisit peu après allait empêcher l'application généralisée de ce projet. Repliées sur elles-mêmes, extrêmement amoindries à conséquence de destructions qu'elles avaient subies, les Collectivités furent, par la suite, condamnées à une vie précaire.

On peut toutefois en arriver aux conclusions suivantes pour le problème de la distribution, plus important à certains points de vue que celui de la production même, les Collectivités ont montré un esprit novateur qui, par la multiplicité des aspects et son sens pratique, force l'admiration. Le génie collectif des militants de base a su résoudre des problèmes qu'une organisation gouvernementale centralisée n'aurait pu ni su résoudre. Si les méthodes pragmatiques auxquelles on dut recourir peuvent paraître insuffisantes, et parfois défectueuses devant certaines contradictions que l'on observe çà et là, l'évolution tendant à éliminer ces contradictions s'opérait rapidement (en huit mois, et moins, selon les cas, les résolutions organiques étaient prises), et l'on s'acheminait rapidement vers des améliorations unificatrices et décisives. Pendant ce temps, dans la zone du pays où dominait la monnaie officielle, la peseta se dévaluait sans arrêt, par l'incapacité du gouvernement de juguler l'augmentation des prix, et la spéculation qui s'établissait et se développait.

*

Durant son séjour à Mas de las Matas, l'auteur demanda aux principaux organisateurs de la Collectivité (des jeunes au regard et au front illuminés d'idéalisme, d'intelligence et de foi), des chiffres précis sur le cheptel dont on lui avait vanté l'augmentation, et qu'il avait vu, en partie, dans les installations collectives. On les lui fournit. Il conserve encore la page dactylographiée dont voici la traduction : 

Collectivité générale de Mas de las Matas

Porcs pour la consommation570
Porcelets 99
Truies de reproduction61
Vaches à lait24
Veaux d'élevage61
Brebis708
Agneaux de boucherie471
Jeunes brebis de reproduction pour
l'année prochaine
471
Chèvres164
Chevreaux 116
Caprins d'un an270

Consommation de viande pendant le mois d'avril :
194 agneaux, 50 brebis, 16 de premier choix, et 18 chevreaux.

Mas de las Matas, le 5 mai 1937,
Le Comité collectif.

On ne pouvait être plus précis, et je suis certain qu'aucun maire de commune française, allemande ou autre ne pourrait fournir en si peu de temps des statistiques aussi minutieuses. Or, dans les quelque 1.600 Collectivités agraires, ou principalement agraires (dont la moitié englobait le village tout entier), et qui existaient en Espagne à cette époque, la même comptabilité précise était tenue au jour le jour. Et s'il y avait des exceptions que nous n'avons pas connues, elles n'ont fait que confirmer cet effort général.

Nous retrouvons le même souci de bonne organisation dans d'autres aspects de la vie économique considérée sur une plus large échelle. Ainsi, nous avions demandé au comité local d'Angüés, chef-lieu du canton de même nom, dans la province de Huesca, au nord de l'Aragon, de nous expliquer de quelle façon s'exerçait le mouvement et le contrôle des échanges de la localité et du canton avec les autres zones aragonaises et aussi les zones catalanes. Notre curiosité fut satisfaite par le document suivant :

Canton d'Angüés (Province de Huesca)

Livraisons faites par notre Fédération cantonale de différents produits envoyés en échange à la Fédération cantonale de Granollers
1937 Valeur en pesetas
3 avril 13.300 kilos de blé à 0,53 7.049,00
10 avril 22.050 kilos de blé à 0,53 11.686,00
14 avril 13.300 kilos de blé à 0,53 7.049,00
17 avril 25 Diff. ; livraison précédente 13,25
17 avril 2 porcs à 60 pesetas chacun 120,00
Total 25.917,75
Livraisons faites par le canton de Granollers à notre Fédération cantonale
3 avril 192 porcs d'élevage à 60 pesetas 11.520,00
10 avril 214 porcs d'élevage à 60 Pesetas 12.840,00
10 avril Somme remise en pesetas 7.000,00
Total 31.360,00
RESUME
Doit 31.360,00
Avoir 25.917,75
Dû à Granollers 5.442,25


Canton d'Angüés (Province de Huesca)
Livraisons faites par notre Fédération cantonale de différents Produits envoyés en échange au Conseil municipal de Tarrasa
1937 Valeur en pesetas
25 mars 35 sacs de farine 70 pesetas les 100 kilos 2.450,00
25 mars 40 sacs de farine 70 pesetas les 100 kilos 2.800,00
26 mars 35 sacs de farine 70 pesetas les 100 kilos 2.450,00
28 mars 80 sacs de farine 70 pesetas les 100 kilos 5.600,00
30 mars Marchandises diverses, facture n31.36 7.762,00
2 avril 35 sacs de farine 70 pesetas les 100 kilos 2.450,00
14 avril 40 sacs de farine 75 pesetas les 100 kilos 3.000,00
Total 26.512,10
Livraison faite par le Conseil municipal de Tarrasa à notre Fédération cantonale
9 mars Marchandises selon facture 2.086,45
24 mars  Marchandises selon 5 factures 7.789,45
12 avril Marchandises selon 12 factures 18.056,00
Dés à coudre remis par Ramon Moré 2.247,50
Articles d'électricité 54,00
Total 30.234,10
RESUME
Doit 30.234,10
Avoir 26.512,10
Nous devons à Tarrasa 3.722,00

Tels étaient, à la période indiquée, les comptes concernant les échanges entre le village et le canton d'Angüés, en Aragon, et les deux petites villes de Granollers et de Tarrasa, dans la province de Barcelone, en Catalogne. Sur des registres à part étaient consignés tous les achats. Nous avons relevé beaucoup d'autres exemples de cette comptabilité dans d'autres localités. Les camions allaient et venaient d'une région à l'autre, transportant les marchandises. Chaque canton connaissait les particularités de production des autres cantons. Tous s'adressaient les uns aux autres, s'accordaient les crédits nécessaires sur la garantie tacite des récoltes ou des ventes prochaines, équilibraient par l'échange leur production.

Cette précision, qui surprenait et émerveillait presque, apparaît sous tous les rapports. Nous avons pu sauver, magnifiquement imprimé, sur des feuilles de papier-carton de 30×23 centimètres, des fiches spécialement confectionnées pour enregistrer toutes les sortes d'achats et de ventes de la Collectivité de Graus, en Aragon. Mois, jours, entrées, sorties, stocks, prix d'achat - quand il y a achat -, prix de vente - quand il y a vente -, montant des achats et montant des ventes, différence en plus ou en moins, fournisseur : chaque poste, chaque article a sa colonne correspondante où figure en permanence le détail des opérations et du mouvement des marchandises qui s'est produit depuis la naissance de la Collectivité. On peut ainsi tout contrôler, modifier, orienter.

Une de ces fiches nous informe sur l'article vermicelle (appelé "sopas" selon le langage régional des paysans). Une autre sur le lait liquide, la troisième sur les amandes. Nous apprenons ainsi que le Comité cantonal de Barbastro a fourni, à Graus, le 18 décembre 1936, 200 kilos de vermicelle, et que le 22, le Magasin général en a fourni 50. Nous suivons jour par jour la vente et la diminution des stocks. Sur les premiers 200 kilos, il en restait 166 kilos le 18 décembre même, puis, le 22 décembre le stock remontait à 216 kilos, grâce aux 50 kilos qu'on a pu se procurer. Ensuite, rapidement, - le vermicelle était presque un luxe - on est descendu à 184, 147, 97, 72 et 40 kilos le 30 décembre, le reste ayant été vendu le jour suivant, 31 décembre.

Pour ces opérations on avait dépensé 225 pesetas, prix d'achat, et touché 237,50 pesetas, prix de vente ; la différence en plus était de 12,50 pesetas qui permettaient de couvrir les frais généraux.

Même comptabilité pour le lait, dont, du 6 au 15 avril, l'acquisition passe de 110 à 274 litres, et qui est, naturellement, vendu tous les jours. Le détail des amandes est plus minutieux, car le nombre des fournisseurs est plus élevé - il doit comprendre un certain nombre d'individualistes. Mais chacun figurait avec le nombre de doubles décalitres, fournis par lui, le prix payé, le résultat de la vente. Cette comptabilité était pratiquée pour tous ces genres d'opérations.

Dans la même province, nous avons demandé au Comité administratif de la Collectivité d'Albalate de Cinca un rapport aussi précis que possible sur l'ensemble de son organisation. Voici ce qu'ont répondu nos camarades :

"Notre Collectivité compte 113 familles et 470 habitants de tous âges. Trois cents peuvent travailler. Il y a huit groupes pour les travaux agricoles et 25 personnes travaillent dans les différents métiers non agricoles. Toute la population est dans la Collectivité.

Nous avons 2.900 hectares de terre irriguée et 800 de terre sèche. La dernière récolte a été de 696 quintaux de blé, 20 quintaux d'orge, 30 quintaux d'avoine, 161,43 quintaux de pommes de terre, 40 hectolitres de fèves, autant de maïs. La production de betteraves à sucre couvrait 90 hectares. La luzerne, sans doute la production la plus rentable, couvrait 200 hectares, à raison de 25 quintaux à l'hectare. L'augmentation de la production a été de 15%, pour le blé, l'avoine et l'orge, de 30% pour le maïs, de 25% pour les tubercules et les légumineuses.

La Collectivité possède 13 vaches de trait, 45 vaches laitières, 48 génisses, 57 veaux, 900 moutons et brebis pour la reproduction, 300 agneaux, 100 moutons destinés à la consommation, et 200 porcs."

Les informateurs terminaient par ces lignes :

"Puisque nous pouvons, à Albalate, récolter de la luzerne en abondance, et aménager davantage de prés, ces ressources seront mises à profit pour augmenter le nombre de fermes et la production ; en ce qui concerne la consommation, tout le monde est dans la Collectivité ; chacun est libre de travailler comme il le veut, individuellement ou en petits groupes, ou dans la Collectivité ; mais toute la production passe aux mains du Comité local pour faire face aux exigences de la guerre et de la Révolution.

P.S. - Nota. Parmi les 300 personnes aptes au travail, nous comptons les femmes qui composent la moitié de ce total, et sont employées pour la récolte de la luzerne et pour démarier les betteraves."

Voyons, un peu mieux, ce que nous appellerons la "comptabilité solidariste" à l'échelle de la Fédération des Collectivités aragonaises, et de toutes les Collectivités des autres régions. Elle avait été mise au point au plénum qui eut lieu à Caspe, le 25 avril 1937, trois mois après le congrès où s'était constituée la Fédération régionale. Entre autres nouvelles résolutions, les délégués repoussèrent l'offre venue du ministre de l'Agriculture d'un emprunt monétaire qui aurait pu aider les Collectivités à venir à bout de certaines difficultés provenant du maintien de la peseta, et du fait qu'elles n'acceptaient les échanges qu'avec d'autres Collectivités, ou des Syndicats, les unes et les autres appartenant à l'U.G.T. ou à la C.N.T. Tous rapports économiques avec le commerce privé, les "individualistes" ou l'Etat était absolument banni.

L'application de ces principes entraînait la nécessité de connaître exactement les ressources dont on disposait, de façon non seulement à pouvoir pratiquer les échanges, mais aussi l'entraide de façon permanente. Ainsi, peu après le plénum d'avril, sur la base de questionnaires envoyés là où cela était nécessaire, on possédait les chiffres suivants en ce qui concernait un premier groupe de 77 Collectivités villageoises ou villages collectivisés, producteurs de blé. L'excédent disponible de froment s'élevait à : 17.180 quintaux ; mais d'autre part, d'autres villages accusaient un déficit de 1.653 quintaux. Après avoir livré à ces villages déficitaires le blé qui leur manquerait on disposerait de 15.520 quintaux.

Pour l'huile, et d'une part, les calculs se référant au même groupe de 77 villages, accusaient une production totale de 4.053 quintaux. Mais d'autre part, il y aurait un déficit causé par les difficultés du climat, de 1.637,10 quintaux. Ce déficit comblé il resterait 2.415 quintaux que l'on pourrait échanger contre d'autres produits (machines, vêtements, etc.). Les villages qui bénéficiaient de cette aide solidaire, organisée rapidement à l'échelle non plus seulement cantonale, comme nous l'avons vu, par exemple, à Mas de las Matas, mais à l'échelle régionale, avaient leurs comptes courants, et payaient avec d'autres produits, calculés en valeur pesetas, quand ils le pouvaient. Mais cette pratique de la solidarité dépassait rapidement le cadre étroit du canton, elle avait lieu par l'intermédiaire des comités cantonaux, à l'échelle entièrement régionale (7).

Ajoutons un détail qui montre avec quelle opiniâtreté lucide l'organisation collectiviste défendait son autonomie, et surtout sa liberté par rapport aux organismes non collectivistes. Nous avons dit qu'un Conseil régional avait été crée en Aragon, Conseil qui constituait un organisme politique indépendant, afin d'empêcher que le gouvernement de Valence n'étende ses pouvoirs sur cette région (il les étendra tout de même dès juillet-août 1937). Ce Conseil avait à sa tête une majorité de libertaires, et était présidé par un membre de la famille Ascaso, dont tous les membres étaient des militants plus ou moins connus. Et il arriva que cet organe semi-gouvernemental voulut semi-gouverner, particulièrement en monopolisant le commerce extérieur et en se réservant le bénéfice des opérations. Mais la Fédération refusa nettement d'accéder à cette prétention, déclarant qu'elle était disposée à payer, s'il le fallait, un impôt pour que le Conseil d'Aragon pût faire face à ses responsabilités, mais que l'économie dépendait des Collectivités et qu'elle n'était pas disposée à renoncer à sa direction.


(1)L'anarchisme individualiste ne fit jamais souche.

(2)L'Espagne était alors un des pays d'Europe qui possédait le plus de métal jaune : on calculait qu'il existait environ trois milliards de pesetas or à la Banque d'Etat.

(3)Le fait qu'un homme soit allé chercher ces articles, et que d'autres l'aient fait par la suite semble indiquer une révolution instantanée dans les mœurs. Quel Espagnol serait allé, auparavant, faire les courses chez l'épicier et acheter une robe de fillette ?

(4)Mesure de 0,835 m.

(5)Le savon fut, comme on peut le voir, un des articles les plus demandés. Cette fringale de propreté en dit long.

(6)Cela fut, et est encore la pratique des kibboutzim israéliens qui, du reste, ne sont pas, sur beaucoup de points, comparables aux Collectivités espagnoles, car on y trouve des normes et une organisation presque conventuelle, qui rappellent les communautés préconisées par nombre de réformateurs du siècle passé, et où la liberté individuelle est par trop ignorée.

(7)A la même époque, le Comité de Caspe avait envoyé une circulaire à tous les villages et les Collectivités afin de procéder à une enquête générale sur le nombre d'arbres fruitiers (poiriers, pommiers, noyers, oliviers, vignes, amandiers, etc.), sur le nombre de têtes de bétail (ânes, mulets, chevaux, ovins, bovins, porcins, caprins), et sur l'importance de la main-d'œuvre et la surface des terres utilisables, irriguées ou sèches. On préparait ainsi l'organisation d'ensemble à l'échelle de la région entière.

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